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La fin de l'argent gratuit


Hans Werner Sinn, président de l'Institut IFO, a récemment publié un article important dans le journal Project Syndicate intitulé The End of Free Money.

Selon lui, les taux d’intérêt ne devraient plus tarder à monter compte tenu de la situation économique et de l’inflation qui ne cesse de monter, et ce, malgré tout ce qu’a beau dire la Présidente de la Banque Centrale Européenne, Christine Lagarde.


Quels sont les indicateurs qui poussent cet économiste à nous alerter et que peut-on attendre dans les mois à venir?


C’est précisément ce que nous allons voir dans cet article !



 

Table des matières:


 

1. La fin de l'argent gratuit ?

Selon l’économiste Hans Werner Sinn, les taux d'inflation élevés dont souffrent actuellement de nombreux pays occidentaux, entre 5 et 7% pour certains, conduira inévitablement la Banque Centrale Européenne à élever les taux d’intérêts.

En effet, les taux d'inflation sont aujourd'hui très élevés, non seulement aux États-Unis, où ils se situent à 6,8%, mais aussi en Europe.



Les derniers chiffres publiés indiquent qu’en novembre 2021, les prix dans l'ensemble de la zone euro avaient augmenté de 4,9% sur un an. Autrement dit, il s’agit de la hausse la plus élevée depuis que nous utilisons l’euro comme monnaie.


Du côté de l’Allemagne, la plus grande économie du continent, les prix ont augmenté de 5,2% et en Espagne, le taux s’élève à 5,6%.


Toujours est-il qu’il s’agit ici de l’IPC, c’est-à-dire de l’indicateur qui mesure l’augmentation du prix des biens de consommation. De ce fait, si on mesure l’augmentation des prix de production, qui sont ensuite, en principe, transférés au moins en partie aux biens de consommation, l'inflation tourne autour des 15 à 40%.

Par exemple, la hausse en France est de 15%,


et elle est même de 32% en Espagne !


Au travers de ces indicateurs, l’économiste nous explique que les prix de production permettent, dans une certaine mesure, de connaître à l’avance l’évolution des prix à la consommation, même s’il est peu probable que les prix des biens finaux augmentent autant.


D’ailleurs, certaines personnes, avaient commenté une de mes précédentes vidéos expliquant entre guillemets que l’inflation était due uniquement et exclusivement au fait que les entreprises augmentent le prix de vente de leurs biens car ces dernières sont avares et recherchent le profit.


Premièrement, outre le fait que ces personnes n’ont tout simplement pas compris l’origine de l’inflation, alors que j’y ai dédié une série de vidéos, une entreprise cherche évidemment à faire des profits. Sans quoi, si elle perdait de l’argent et il n’y aurait pas de création d’emplois.


Ensuite, si l’on suit ce raisonnement, il faudrait considérer que durant toutes ces années au cours desquelles l’inflation était basse, les entreprises étaient soudainement devenues philanthropes.

Et finalement, une nouvelle fois, si on suit ce raisonnement, refuser de permettre aux entreprises de monter leurs prix de vente, qui n’est finalement qu’une manière d’ajuster l’offre à la demande, dans un contexte où les coûts de productions augmentent également sous prétexte qu’elles sont avares est en total contradiction avec la défense d’une hausse des salaires.


Toujours est-il que ces nouveaux chiffres d'inflation sont d’ailleurs si extrêmes et n’ont rien d’un phénomène temporaire, que la position de la BCE est tout simplement le déni.


2. Les taux vont devoir monter?

Ainsi, Hans Werner estime que ces taux d'inflation élevés sont le début de la fin de l'argent gratuit, c'est-à-dire qu'ils pousseront inévitablement les banques centrales à augmenter les taux d'intérêt.


Si la Réserve fédérale américaine a déjà commencé à indiquer que ce sera le chemin qu'elle empruntera tout au long de cette année 2022 et l’on saura ce soir, suite à la réunion du FOMC si la FED accélèrera le retrait des stimulations monétaires, cela n’a en revanche toujours pas été envisagé par la présidente de la Banque centrale européenne puisque Christine Lagarde insiste dans chacune de ses interventions sur le fait qu'il n'y aura pas de retrait des stimulations monétaires en 2022 et une hausse des taux d'intérêt est encore moins envisageable.


Après avoir reporté à plusieurs reprises la décision sur un arrêt des mesures exceptionnelles prises pour préserver l'économie européenne face à la crise du Covid-19, elle va devoir agir.

Le contexte n'est pourtant pas idéal. Entre l'explosion des nouvelles contaminations en Europe et les craintes liées au variant Omicron, le moment semble peu propice.


Sauf qu’en annonçant, lors de la conférence de presse du 28 octobre, que le programme d'achats d’urgence pandémie aussi connu comme “Pandemic Emergency Purchase Programme” pour ses initiales “PEPP”, allait s'arrêter en mars 2022, sa présidente Christine Lagarde a tracé un chemin dont il est impossible de s'écarter sans mettre à mal la crédibilité de la banque centrale.


Et c’est justement là que Hans Werner, explique que les annonces de Christine Lagarde ne sont que du vent car contrairement à ce qui se passe avec la Réserve fédérale, le mandat de la BCE n’a, a priori, qu’une seule et unique vocation.


En effet, aux États-Unis, la Réserve fédérale a un double objectif qui est le chômage et l'inflation. Ainsi, selon le contexte, la Banque Centrale Américaine a toujours le loisir de se cacher derrière le fait qu’en cas de hausse de l’inflation, elle donne la priorité à la lutte contre le chômage. Or aujourd’hui, non seulement le chômage est au plus bas, ce qui est en réalité partiellement vrai et j’y reviendrai dans une prochaine vidéo, mais en plus l’inflation explose. Plus rien ne légitimise donc la poursuite des stimulations monétaires.


Du côté du vieux continent et plus précisément, au sein de la zone euro, en revanche, le mandat exclusif de la BCE est la stabilité des prix au travers de l'inflation.

Conformément au Traité de Fonctionnement de l’Union Européenne ou TFUE, son article 127 dispose que : L'objectif principal du Système européen de banques centrales, ci-après dénommé «SEBC», est de maintenir la stabilité des prix”.


Ensuite, c’est le 8 mai 2003 que la BCE, dans sa revue stratégique avait clarifié cet engagement au travers d’une formule que l’on connaît pratiquement tous, selon laquelle :

La stabilité des prix est définie comme une progression sur un an de l'indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH) inférieure à 2% dans la zone euro. La stabilité des prix doit être maintenue à moyen terme [...] le Conseil des gouverneurs a décidé que, dans le cadre de la poursuite de l'objectif de stabilité des prix, il visera à maintenir les taux d'inflation à des niveaux proches de 2% à moyen terme”.


D’où la formule, l’objectif de la BCE est de maintenir un taux d’inflation proche mais en-dessous de 2% sur le moyen terme”.


Ainsi, selon l’économiste, Christine Lagarde pourra dire ce qu'elle veut, son obligation légale est de relever les taux d'intérêt si l'inflation reste aux niveaux élevés actuels.

En fait, la BCE attend tout simplement que l'inflation actuelle commence à baisser à partir du deuxième semestre 2022, lorsque les goulots d’étranglement se seront résorbés, afin de ne pas retirer plus rapidement les mesures de relance monétaire et augmenter les taux d'intérêt.


3. Pourquoi l'inflation va continuer de monter selon Hans-Werner

Toujours est-il que Hans-Werner considère que même lorsque les goulots d'étranglement auront diminué, l'inflation persistera au sein de la zone euro pour trois raisons :


-D'abord les négociations consistant à compenser l'inflation que nous connaissons. Si les travailleurs commencent à exiger des augmentations de salaires afin de ne pas être lésés, ce qui est évidemment normal, cette augmentation entraînera de nouvelles augmentations de prix futures au sein de la zone euro puisque la hausse du coût du travail se répercutera une nouvelle fois sur les prix provoquant une spirale inflationniste.


-Le deuxième mécanisme par lequel l'inflation peut continuer à frapper la zone euro, c’est si les Etats-Unis accélèrent leur retrait des stimulations monétaires et la zone euro ne le fait pas. Comme je l’avais expliqué dans une précédente vidéo, le taux de change de l'euro face au dollar diminuera. Une dépréciation du taux de change signifiera que l’inflation montera puisque nos importations nous coûteront plus chères, ce qui fera monter les prix de production et l’on assistera à ce que l’on appelle une inflation importée.


-Finalement, selon l’économiste, si les taux d'intérêt nominaux n'augmentent pas, avec une inflation élevée, les taux d’intérêt réels négatifs ne feront qu'accroître la demande de crédit pour l’achat de biens durables tels que le logement ce qui accélérera encore l'inflation.


En Allemagne par exemple, les taux réels sur les obligations à 10 ans sont de -5,5% :


Autrement dit, selon Hans Werner, à court et moyen terme, et même lorsque les goulets d'étranglement se seront résorbés, les tensions inflationnistes persisteront au sein de la zone euro, certes, à des chiffres probablement moins élevés que ceux que nous connaissons actuellement, mais bien au-dessus de l'objectif des 2%.


De plus, l’économiste Allemand explique que, outre ces trois facteurs, d’autres sources inflationnistes pourraient être susceptible de faire durer l’inflation bien au-delà des prochains mois:


-D'un côté, la transition énergétique et la décarbonation de l'économie, puisqu’à l'heure actuelle, nous ne disposons pas de technologies suffisamment efficaces avec des coûts aussi attractifs que les combustibles fossiles. Ainsi, si l'Europe continue d'avancer dans la décarbonation de l'économie, en renonçant à l'utilisation des énergies fossiles, ce qui semble être le cas, nous assisterons à une augmentation progressive des prix de l'énergie.


-Ensuite, à moyen long terme, l’économiste explique que le vieillissement progressif de la population de la zone euro et le passage à la retraite de la génération du baby-boom pourrait faire augmenter la demande et donc les dépenses au sein de l'économie sans pour autant contribuer à une hausse de l'offre car ils seront à la retraite et ne produiront pas de biens et de services. En d’autres termes, une demande agrégée plus importante et une offre égale ou moindre se traduira, selon Hans Werner, par des tensions inflationnistes également plus importantes à moyen et long terme.


4. Ce facteur oublié

À titre personnel, j’aurais tendance à rajouter deux facteurs supplémentaires qui sont souvent oubliés ou mis de côté.


-Le premier concerne la modification de la politique monétaire de la BCE.

En effet, si on reprend l’article 127 du TFUE vu précédemment, on peut lire que :

Sans préjudice de l'objectif de stabilité des prix, le Système Européen de Banques Centrales (SEBC) apporte son soutien aux politiques économiques générales dans l'Union, en vue de contribuer à la réalisation des objectifs de l'Union”.


À cela s’ajoute le fait que cette année, la BCE a approuvé une nouvelle stratégie de politique monétaire en vertu de laquelle, les 2% sont envisagés non plus comme un plafond, mais comme une cible à atteindre.

Autrement dit, la formule “une inflation proche de, mais inférieure à 2%” n’est plus d’actualité et devrait être remplacée par “un objectif d’inflation de 2%”. Autrement dit, et concrètement, cela signifie que l’inflation pourrait largement dépasser les 2% et cette disposition permet en théorie à la Banque Centrale Européenne de poursuivre des objectifs de second rang tels que le maintien d'un niveau d'emploi élevé ou la protection de l'environnement, alors qu’à l’origine, son mandat exclusif est la stabilité des prix.


-Le second facteur synonyme d’inflation auquel peu de personnes pensent est la demande de monnaie.

Suite à ma vidéo sur le Bitcoin, dans laquelle je répondais aux arguments d’une Tribune écrite par un Haut-Fonctionnaire anti-bitcoin, j’avais utilisé l’équation MV=PQ et une personne avait voulu me corriger car cette équation signifierait la défense de la théorie quantitative de la monnaie.

En réalité, la théorie quantitative de la monnaie, qui a été reprise par les monétaristes comme Friedman, est effectivement une erreur et je compte faire une vidéo pour la démonter, même s’il y a tout de même une part de vrai dans certains postulats de cette théorie.


En revanche, et c'est bien malheureux car de nombreuses personnes, dont cette personne, et même certains économistes, ont tendance à confondre l'équation quantitative, avec la théorie quantitative de la monnaie.


Cette équation est en fait une égalité comptable irréfutable qui montre seulement que l'ensemble des dépenses effectuées dans une économie (MV) est égale à l'ensemble des revenus (PQ), tout comme en comptabilité, l’actif est nécessairement égal au passif.


Je n’entrerai pas plus dans les détails pour ne pas complexifier la chose, toujours est-il qu’un facteur susceptible de faire croître durablement l’inflation c’est que, bien qu’une augmentation de la masse monétaire, ici représentée par la lettre M, n’est pas nécessairement synonyme de la hausse des prix, représentée par la lettre P, on pourrait malgré tout assister à une perte de confiance dans la monnaie si la Banque Centrale continue d’agir de manière irresponsable et se décrédibilise face au marché.


Autrement dit, nous pourrions assister à une diminution de la demande de monnaie, c’est-à-dire une augmentation de V, qui signifie vélocité monétaire, est donc une hausse des prix plus durable que prévue, d’autant plus que l’histoire des monnaies nous montre que c’est la persistance de l’inflation qui érode cette confiance.


5. Voir la version vidéo